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Rap et masculinité

C'est parti pour parler de sujets que je maitrise moyennement mais qui m'intéressent : la masculinité et le rap. Et le lien entre les deux surtout. Est-ce que le rap c'est un truc de mec ? Ça joue quel rôle le rap dans l'identité masculine ? Ce genre de questions.

Le rap comme preuve de masculinité

Le point de départ de cet article c'est un truc que j'ai constaté dans le train un jour : il y avait deux mecs derrière moi qui se partageaient des écouteurs et qui rappaient ce qu'ils écoutaient à voix haute. Et j'ai un peu eu envie d'appeler ça du manspreading vocal : j'ai beaucoup plus de mal à imaginer deux meufs faire ce genre de trucs et c'est vraiment prendre un maximum d'espace (si on peut parler d'espace pour du son) sans trop penser aux gens autour que ça pourrait géner.

Et en y réfléchissant un peu je me dis que pour ces deux mecs, le rap était un outil pour prouver (inconsciemment) au gens (et à eux-mêmes) qu'ils étaient bien des mecs :

  • ils auraient sans doute jamais osé chanter du Bilal Hassani, du Mika ou du Taylor Swift.
  • en plus d'écouter du rap, les sons qu'ils passaient étaient plus dans un style trap bresson ou drill que cloud rap ou boom-bap. Des trucs d'hommes quoi.

Et si le rap a un genre, ça serait plutôt une musique masculine. Le cliché du rappeur est un mec musclé, qui parle de drogue, d'armes et de meufs.

En plus de ça, la musique masculine serait plutôt le rap : aujourd'hui quand on voit un artiste on le qualifiera (ou il se qualifiera lui-même) assez facilement de rappeur, pour peu que sa musique se rapproche un peu d'une forme de rap. Au contraire, on aura beaucoup plus de mal à dire qu'un son est du rap si c'est une femme qui chante, même si elle fait vraiment ce qu'on peut appeler du rap. Le souci est aussi que le rap est un genre très varié qui peut aller de Léo Roi à Alpha Wann en passant par Ichon. C'est dur de définir les caractéristiques du rap, de dire ce qui différencie ce genre des autres. D'après Wikipédia c'est surtout les thèmes abordés (mais bon entre du rap conscient et un truc fait juste pour s'ambiancer, il y a rien en commun dans les thèmes, donc bon) et le flow (aka la prosodie quand on est prof de français), mais du coup il y a tellement de gens qui s'inspirent de flow raps et qui en calent un peu partout que la frontière est floue là aussi (genre ce couplet c'est un flow rap pour moi, mais clairement la chanson est pas du rap).

Bref tout ça pour dire que comme les frontières du rap sont floues, et que comme c'est à la mode tout le monde en fait plus ou moins, c'est parfois dur de dire si un son est du rap ou non, et que pour départager, j'ai l'impression qu'on a un peu un biais en fonction de si l'artiste est un mec ou une meuf. Et c'est à la fois une preuve que dans la tête des gens rap et masculinité sont liées, que ça soit dans un sens ou dans l'autre.

Donc si on s'en arrête là : le rap c'est une musique par des mecs, pour des mecs. Et des mecs virils.

De nouvelles formes de masculinité

Sauf que non. Il y a des meufs qui font du rap. Il y a des meufs qui écoutent du rap. C'est pas une musique virile ou masculiniste contrairement à ce qu'on pourrait croire.

Pour les deux premiers points, je vais être rapide : j'ai fait une liste de rappeuses que je connais et que j'aime bien à la fin si ça vous intéresse, je pense que c'est suffisant comme preuve qu'il n'y a pas que des mecs qui font du rap (même si oui, les artistes connus dans le rap sont plutôt des mecs, et que les artistes dans le rap sont assez souvent des mecs aussi). Et pour ce qui est des meufs qui écoutent du rap, tout le monde écoute du rap en fait, regardez autour de vous, je pense qu'il y en a des exemples de meufs qui écoutent du rap.

Maintenant on peut passer à l'idée un peu plus intéressante : le rap n'est pas une musique viriliste.

Je pense qu'on pourrait faire une analyse très poussée et fournie de cette idée, mais je vais aller à l'essentiel, parce que j'ai pas la foi d'analyser les paroles de quarante douze mille sons.

À première vue, le rap c'est sexiste, c'est violent, ça parle de flingues et de baiser des meufs comme si elles étaient là que pour ça. Et il y a du vrai, il y a du rap qui parle de ça, il y a des clips où on voit que des mecs virils et si il y a des meufs, c'est des objets sexuels. Mais le rap c'est beaucoup beaucoup plus que ça et ça serait terrible de le résumer à ce cliché.

Il y a des rappeurs qui parlent de leurs relations amoureuses avec des femmes de manières très poétique. Dinos par exemple. C'est aussi un des rares genre de musique où on peut trouver des exemples de femmes qui ne sont pas là pour des relations amoureuses, mais qui sont juste des amies (si ça se trouve on peut trouver des exemples dans d'autres genres, mais de ce que j'ai vu en dehors du rap si on parle de meufs, c'est parce qu'on est amoureux d'elles). Beaucoup de rappeurs parlent aussi de leur mère. Bref : le rapport au femmes chez les rappeurs va beaucoup plus loin que « on va les baiser ».

Et encore plus loin que ça : les rappeurs redéfinissent ce que ça veut dire d'être un homme.

C'est extrêmement courant de voir des rappeurs parler de leur sentiments en détail, parfois sur des albums entiers, en les exprimants avec des mots très précis et très vrais (puisque le rap permet d'avoir des textes très travaillés) mais aussi juste avec la musique qui dit souvent autant que les paroles. Et ça c'est un truc assez fou, quand on sait qu'un reproche qu'on fait à la masculinité « classique » est que les hommes n'apprennent jamais à exprimer leurs sentiments, et que souvent c'est dur de dire plus que « je suis content/triste/énervé » pour un homme.

Et ce qui est super bien, c'est que non seuleument, les rappeurs expriment leurs sentiments, mais en plus ils font partie des gens les plus influents aujourd'hui. Donc on peut espérer qu'ils aient une vraie influence positive sur les mentalités de tous les mecs qui les écoutent, que le public aussi apprenne à parler de ses sentiments, parce qu'il découvre les mots pour le faire, et parce que le tabou est brisé.

Là où les rappeurs peuvent avoir une influence aussi, c'est en terme d'apparence. Je vais juste poser des photos, je pense que vous allez comprendre que tous les rappeurs ne sont pas des mecs super virils avec les cheveux rasés, une grosse barbe et qui portent le maillot de leur club préféré (même s'il y en a des comme ça aussi). Dans l'ordre : Ichon, Ademo et Young Thug, tous les trois des rappeurs a priori totalement cisgenres et hétéros.

Ichon avec des chignons, un chemise avec des « plis », et un tatouage en forme de cœur

Ademo avec un bonnet « la Parisienne », un haut rose et des cheveux longs

Young Thug, dans une robe

Bref, messages aux personnes qui cherchent à « redéfinir la masculinité » et qui passeraient par ici : les rappeurs sont vos amis.

Les rappeuses

Comme je le disait un peu plus tôt, le rap c'est pas que des mecs, donc voici quelques rappeuses que j'aime bien :

  • Pumpkin, globalement c'est du boom-bap conscient, ça parle de plein de sujets, souvent politiques
  • Meryl, là j'avoue que j'écoute surtout pour l'ambiance
  • Sianna, je saurais pas comment décrire, on est sur du rap plus « classique », et : c'est bien
  • Ryamm, du rap conscient mais grave sympa musicalement aussi, et j'aime bien sa voix
  • Chilla, ça aussi surtout pour l'ambiance
  • Oré, qui kiffe jouer avec les mots et ça sonne super bien. Les intrus sont souvent assez loin des instrus rap classiques, mais ça enlève rien à la qualité.
  • Billie Brelok, qui est trop forte aussi
  • VVS Panther, c'est assez varié niveau style, mais tout est extraordinaire
  • Zinée, du rap assez chill et triste, parfait pour bader un coup
  • TESSÆ, sa musique a un côté triste aussi, mais ça ambiance de fou en même temps

Et il y en a que j'ai jamais vraiment écouté, mais c'est des références donc ça vaut le coup je pense, comme Kenny Arkana, Diam's ou Casey.


Si jamais vous pensez que je dis de la merde dans cet article je veux bien en discuter, mon avis est pas figé, au contraire c'est cool si vous avez des avis contradictoire à apporter pour nourrir la réflexion.

Une idée à explorer pour compléter cet article : le retournement de stigmate (un truc plutôt queer en général) que le rap permet.